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Le poulet kosovar débarque sur le marché local

Dans le plus petit pays des Balkans, la volaille est consommée en grande quantité. Pourtant, en 2018 le pays ne couvrait que 8% de ses besoins. Le gouvernement tente de développer la filière en aidant les fermiers. 

Au bas des montagnes enneigées du Sharr, dans le petit village de Dubrava,  au bout d’un chemin rocailleux, un bâtiment chauffé abrite des milliers de poussins. La ferme Eko Farm produit des œufs et des poulets. Créée en 2002 par deux frères, Sadik Maloku et Hasan Maloku, l’entreprise fournit désormais le marché local. Cela n’allait pas de soi, dans ce pays où seulement 8% des besoins en viande de poulet sont couverts par la production kosovare.

Selon un rapport du ministère de l’Agriculture, en 2018, sur 34.000 tonnes de volailles importées, 31% venaient du Brésil, 22% des Etats-Unis et 11% du Royaume-Uni. Le Kosovo est très loin de l’autosuffisance, même s’il possède tous les atouts pour développer sa propre filière. Alors, le gouvernement tente de soutenir la production locale, à coup de bourses et de subventions. Il s’agit d’aider les producteurs locaux à rivaliser avec leurs concurrents étrangers, en termes de prix et de qualité. 

Moderniser l’exploitation pour couvrir le marché local

Les frères Maloku ont bénéficié de ce soutien. En 2002, au début de leur aventure, ils commencent par produire de la nourriture pour animaux. Mais face au besoin en œufs du pays, ils font évoluer leur exploitation. « Ici, même si on est pauvre, on mange des œufs au petit-déjeuner. Donc c’est un bon moyen de faire de l’argent… » affirme, comme une évidence, Hasan Maloku, 52 ans. En effet, les œufs du Kosovo s’exportent jusqu’en Albanie. Chaque année plus de 300 millions d’œufs sont produits dans le pays.

Les deux frères ont d’abord commencé à produire des œufs. Aujourd’hui leur activité est pérenne. (Crédit photo : Esther Michon)

Petit à petit, l’entreprise familiale se lance dans la production de poulets. Pour se développer elle candidate auprès de l’État pour bénéficier d’une bourse. En 2019, l’Agence de développement de l’agriculture du Kosovo a dépensé 29 millions d’euros dans des subventions aux agriculteurs. Une hausse de 10% par rapport à 2018.  

À Dubrava, sur un des bâtiments de la ferme, une plaque du ministère de l’Agriculture et du développement rural est fixée. Elle signale que les fermiers ont bénéficié d’une aide du gouvernement kosovar à hauteur de 200.000 euros, répartie sur trois ans, pour développer et moderniser leur exploitation en la mettant aux normes européennes. Et le tout en augmentant les capacités de production.

Le poulet congelé Eko Farm est vendu à 2,60 euros dans les supermarchés kosovars. (Crédit photo : Esther Michon)

Il y a deux ans, leur premier poulet congelé est vendu dans les supermarchés du pays tels que Viva Fresh. Il s’achète aujourd’hui au prix de 2,60 euros, juste à côté des poulets brésiliens à 1,90 euros. La différence de prix est notable. Mais elle doit, selon les fermiers, être relativisée au vu de la différence de qualité. L’État, quand à lui, tente de favoriser la production kosovare en accolant sur les poulets emballés une pastille « Duaje Tënden » (« Aime ton produit local », en albanais).

« Le jour où j’ai vu mon poulet vendu en supermarché, j’étais très excité. Tout de suite j’ai voulu en vendre encore plus », explique le plus jeune des deux frères, également professeur d’agrobusiness et gérant d’un restaurant à Suhareka. L’entreprise se développe alors en embauchant sept personnes à plein-temps à la ferme et quatorze au restaurant. Chaque jour 22.000 œufs sont produits. Et chaque semaine, c’est plus de 4.000 poulets congelés qui sont emballés pour être vendus dans les magasins du pays.

Forts de leur succès les frères ne comptent pas s’arrêter là. Ils ambitionnent d’augmenter leur présence dans les grandes surfaces et de diversifier leur vente en produisant notamment des filets, des bâtonnets, et même du poulet frais.  Le tout en développant la publicité pour leur propre marque, Eko Farm. 

Dans le restaurant de Suhareka, le poulet de l’exploitation est cuisinée à la kosovare ou en tenders. (Crédit photo : Esther Michon)

Leur restaurant à Suhareka, qui fait venir les amateurs de poulet depuis la capitale, a lui aussi des ambitions. Le but, dupliquer l’enseigne dans les villes de Prizren et de Pristina. Mais pas question pour eux de passer à l’agriculture biologique. « Si on arrête l’agriculture conventionnelle, on ne peut pas produire suffisamment pour être rentables. Mais on ne met pas d’hormones dans la nourriture des poulets, seulement du soja, des céréales et du calcium… » raconte-t-il, tout en mangeant une pincée de la nourriture destinée aux poussins qui s’entassent dans un local chauffé. 

L’agriculture, encore sous-développée

L’expérience des frères Maloku est un exemple du développement de la filière avicole. Mais leur réussite est très éloignée de celle de la grande majorité des fermiers kosovars. Traditionnellement, les parcelles sont petites. Les productions sont destinées à l’autosuffisance et non pas au marché intérieur. Beaucoup d’agriculteurs n’ont pas la capacité de monter des dossiers pour obtenir les aides du gouvernement.

Ce manque de qualification est largement pointé du doigt dans le milieu agricole. « En dehors de l’argent, il y a aussi un manque de connaissance, sur comment coopérer entre agriculteurs pour se positionner sur le marché », explique Nol Krasniqi, doctorant pristinois en agronomie et assistant professeur à l’université de Prizren. Vingt ans après la guerre, la méfiance vis-à-vis des coopératives persiste. Les agriculteurs, qui ont gardé un mauvais souvenir de l’expérience socialiste yougoslave, craignent de perdre de l’argent s’ils se rassemblent pour travailler. 

L’agriculture ne représentait que 7,2% du PIB du Kosovo en 2018. (Crédit photo : Esther Michon)

Alors, quel futur pour la filière avicole ?  Sadik Maloku a son idée. « L’État nous a largement aidés ces dernières années. Mais cela serait plus judicieux de sa part d’arrêter de financer autant les œufs, massivement produits, pour aller vers d’autres secteurs moins développés ». Comme le poulet, qui ne représente que 11% de la viande consommée et vient en grande majorité de l’importation. En comparaison, en 2018, 80% de la viande de bœuf consommée était produite au Kosovo, et le chiffre monte même à 99% pour le mouton.

Le directeur de l’Agence du développement de l’agriculture, Ekrem Gjokaj, est assez clair sur l’avenir de la filière avicole. « Le secteur avicole n’ira pas dans la bonne direction tant que nous n’aiderons pas les fermiers et les compagnies à financer des abattoirs » explique-t-il. En effet, depuis trois ans, l’Etat n’aide plus financièrement à la construction d’abbatoirs de volaille.

Si la filière avicole est un enjeu de taille pour l’économie kosovare, elle s’insère dans le sous-développement général de l’agriculture dans le pays. Ce secteur ne représentait que 7,2% du PIB en 2018. Pourtant, le potentiel est important et l’enjeu essentiel pour conduire le Kosovo vers davantage d’autosuffisance. Pour Ekrem Gjokaj, le sort de l’agriculture dépendra des sommes que voudra bien dépenser le gouvernement. « L’agriculture a besoin d’une aide politique. Il faudrait que l’investissement dans l’agriculture soit bien supérieur à ce qu’il est aujourd’hui », conclut-il.

Esther Michon

Crédit photo: Esther Michon