/Vingt ans après la guerre, la difficile reconstruction de Pristina

Vingt ans après la guerre, la difficile reconstruction de Pristina

La capitale du Kosovo connait un développement rapide depuis la fin de la guerre. Mais entre la fuite des cerveaux, une forte demande et des règles encore floues, le secteur de la construction est aussi dynamique qu’anarchique.

Immeubles éventrés, chantiers en cours, projets flambants neufs… à Pristina, une partie importante de la ville se transforme. En 2018, l’industrie du BTP était la seconde industrie créatrice de richesse du pays, derrière l’énergie. La situation de Pristina illustre parfaitement le boom immobilier que le Kosovo connait depuis quelques années. Des quartiers modernes de Sunny Hill au sud est de la ville, en passant par la construction du « nouveau Pristina », en allant jusqu’au centre de la capitale, des chantiers sortent de terre à perte de vue. Non sans poser quelques problèmes.

Chaque jour la ville s’agrandit pour loger les vagues de nouveaux résidents venus notamment des campagnes. À ces Kosovars s’ajoutent les nombreux membres de la diaspora albanaise qui cherchent un pied-à-terre en ville.

Formation et fuite des cerveaux 

Dans ces conditions, la formation des architectes et des ingénieurs du pays devient un enjeu majeur pour assurer un développement stable du territoire. Pour Lulzim Beqiri, doyen de la faculté d’architecture de l’UBT (Université pour le commerce et la technologie), « la flambée du BTP au Kosovo s’accompagne d’un besoin de main d’oeuvre qualifiée et notamment d’architectes et d’ingénieurs pour les étapes initiales des chantiers. » 

Problème? Si la formation des futurs architectes du pays est essentielle, les universités rencontrent de nombreuses difficultés à convaincre les étudiants de rester au Kosovo. Malgré les nombreuses opportunités professionnelles qu’offre le développement des villes du pays, de nombreux futurs architectes cherchent à travailler à l’étranger.

Pour Fisnik Prenaj, étudiant de 22 ans en architecture et en urbanisme à UBT, la décision est prise: « Je veux partir à l’étranger car je pense qu’ici je n’aurai pas la liberté de pouvoir exprimer mes idées et ma créativité. » Pour Labinot Tafolli, étudiant de 21 ans au sein du Bachelor d’architecture d’UBT, la problématique est professionnelle avant tout: « Le Kosovo commence seulement à atteindre un niveau de professionnalisme à l’image des standards européens. Pour que la prochaine génération d’architectes soit véritablement aux commandes, il faudra du temps. La plupart des étudiants aimeraient travailler à l’étranger pour gagner en expérience. »

Selon le doyen de la faculté, 13 de ses diplômés travaillent aujourd’hui en Allemagne. Une cinquantaine est par ailleurs en échange universitaire en Europe, dans des pays comme l’Italie, la Bulgarie ou la République tchèque. Au sein de leur formation, ils choisissent tous d’apprendre également l’allemand. Malgré la politique de restriction des visas au Kosovo, les étudiants à « forte valeur ajoutée », comme les architectes ou les ingénieurs, voient leurs demandes de visa facilitées par les pays qui pratiquent une immigration économique comme l’Allemagne. 

À l’est de la ville, la nouvelle cour de justice sort de terre ; avec elle, les constructions se multiplient dans le quartier du « nouveau Pristina » (crédit photo : Thomas Coulom)

Développement frénétique

L’attractivité des salaires européens contribue aussi à ces départs. Pour Arber Sadiki, docteur en architecture et entrepreneur aux cotés de Besian Sinani, docteur en ingénierie civile, il est temps d’augmenter drastiquement les salaires de ces jeunes diplômés. Sans une génération de professionnels formée selon les standards modernes du BTP, les deux collègues craignent le développement sauvage des villes.

Autre problème pour le développement de la capitale: le manque d’un plan d’urbanisation moderne pour encadrer l’agrandissement de la ville. Ce travers ne date pas d’hier, selon Arber Sadiki. Lorsque le Kosovo passe sous l’administration des Nations Unies en juin 1999, Pristina devient une mine d’or pour les investisseurs étrangers: « Tout le monde cherchait à construire. Au début pour son intérêt personnel, puis en 2008, lorsque le Kosovo a proclamé son indépendance, les quartiers résidentiels se sont développés rapidement autour du centre-ville ». L’architecte et urbaniste dénonce une politique de construction « sauvage » dont les Kosovars payent encore les frais.

Exemple de construction illégale : deux étages ont été ajoutés à cet immeuble après l’obtention du permis de construire (crédit photo : Thomas Coulom)

Faute d’espaces publics, les quartiers résidentiels deviennent ainsi des quartiers dortoirs. « Le gouvernement n’avait aucun plan pour la ville. Les compagnies de BTP investissaient dans des chantiers sans consulter les architectes et les urbanistes du pays », regrette l’architecte.

Législation laxiste 

Si depuis 2014, la loi sur la « légalisation des constructions » impose que tout bâtiment construit avant août 2013 passe par une vérification complète et que tous les futurs bâtiments passent par ce même processus,  la réalité est toute autre selon les deux professionnels du BTP. Le Kosovo doit donc faire face à un cadre légal laxiste.

D’après Arber Sadiki, le Kosovo compte près de 200.000 constructions illégales. Pour la plupart, elles datent de l’après-guerre, mais leur nombre continue d’augmenter. « Chaque jour, de nouvelles constructions s’ajoutent sur le flanc est de la ville en direction des futurs quartiers administratifs. Sans aucun plan d’urbanisme, c’est le chaos », explique le professeur. Selon l’architecte, la municipalité de Pristina ne contrôle pas suffisamment les projets de construction.

Arber Sadiki devant le flanc est de la ville ; ici, les constructions sauvages se développent (crédit photo : Thomas Coulom)

L’agence européenne Eulex (mission « état de droit » de l’Union européenne au Kosovo) aurait aussi joué un rôle dans cette frénésie, d’après Arber Sadiki. Il dénonce un article de la loi sur « la planification et la construction » que le gouvernement, avec le soutien de l’agence Eulex, aurait implanté. Cet article explique que dans le cas d’une demande de permis de construire, si le demandeur ne reçoit pas de réponse de la municipalité dans un délai de deux mois, il peut lancer les travaux sans attendre de permis de construire.

« Un désastre » pour les deux hommes qui dénoncent une politique destinée uniquement à attirer les investisseurs: «Ces lois n’existent pas pour le peuple mais pour les amis du gouvernement», dénonce Arber Sadiki. L’architecte dénonce des politiques d’attribution de permis de construire et d’appels d’offre factices, qu’il juge destinées à favoriser les amis des membres du Parlement.

Depuis le 3 février 2020, le nouveau gouvernement de la République du Kosovo est officiellement au pouvoir. Les deux hommes espèrent qu’avec cette intronisation, leurs corps de métier seront consultés davantage dans les prises de décisions. Pour cela, ils nourrissent un projet qui pourrait aider le Kosovo à mieux réguler son développement: la création d’une chambre des architectes.

Thomas Coulom