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« Pronto », l’affaire qui met en lumière la corruption au Kosovo

La fuite d’écoutes téléphoniques en 2016, par le média d’investigation Insajderi, a révélé une possible corruption généralisée au sein du Parti démocratique du Kosovo et des institutions publiques. Si la justice a acquitté les accusés, l’affaire soulève la question de l’efficacité du système judiciaire ainsi que celle de la perception de la corruption dans le plus jeune pays d’Europe.

« La corruption, dans les services de l’Etat kosovar, c’est un mode de vie ». Pour Visar Duriqi, journaliste pour le média d’investigation Insajderi, le constat est sévère. Le 3 janvier dernier, la justice kosovare jugeait onze hauts personnages politiques kosovars, accusés de corruption dans le cadre de l’affaire des écoutes téléphoniques, aussi appelée « affaire Pronto ». Si les accusés ont été acquittés, cette affaire met en lumière la question de la corruption dans le pays. La procureure spéciale en charge de l’affaire a déjà annoncé sa décision de faire appel.

A l’origine du scandale: la publication par Insajderi, en 2016, d’une série d’enregistrements de conversations téléphoniques entre plusieurs hauts dirigeants du Parti démocratique du Kosovo (PDK). Les écoutes, réalisées en 2011 par la mission européenne Eulex, ciblent notamment Adem Grabovci, alors député et chef du groupe parlementaire du PDK à l’Assemblée. Il est accusé de s’être servi de son influence pour placer ses proches à des postes-clés au sein de conseils d’administration d’entreprises publiques, de ministères, de services du procureur général ou encore de la police.

Favoritisme, cooptation et abus de position dominante

Durant les centaines d’heures de conversations enregistrées, on apprend qu’Adem Grabovci aurait favorisé les sympathisants du parti et écarté ceux qu’il n’apprécie pas, appelé ses opposants des “diabétiques”, des “idiots” et des “vaches”, et dicté à des journalistes ce qu’il voulait les voir écrire. Favoritisme, cooptation et abus de position dominante rythment donc les révélations de cette affaire Pronto, nommée ainsi par Insajderi en référence à la façon dont les membres du « groupe Pronto » se saluent, en italien.

Un extrait des enregistrements, en albanais, publiés par le média d’investigation Insajderi:

Le média d’investigation Insajderi a publié, durant l’été 2016, l’ensemble des enregistrements de conversations téléphoniques qui lui avaient été transmis par une source de la mission Eulex.

L’ampleur du scandale s’explique aussi par le fait qu’il éclabousse l’actuel Président du Kosovo et ancien Premier ministre Hashim Thaçi, ainsi que le président du PDK Kadri Veseli. Les organisations anti-corruption du pays soupçonnent les deux hommes d’avoir orchestré les nominations. Mais “l’accusation est difficile à prouver”, nous explique Visar Duriqi. “Dans les enregistrements, ils font beaucoup de sous-entendus et ne finissent pas leurs phrases.” Mais aucun d’eux n’est mis en examen par la procureure spéciale, ni même cité à comparaître.

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Le Parquet responsable de l’acquittement?

Le Tribunal spécial de Pristina, qui n’aura donc pas vu les deux hommes durant les dizaines de sessions de l’affaire en première instance, justifie l’acquittement en arguant que “le Parquet n’a pas réussi à prouver qu’un crime ait été commis”. La procureure spéciale en charge de l’affaire, Drita Hajdari, a déjà annoncé sa décision de faire appel. “Je me suis battu et je vais continuer de me battre”, nous a-t-elle assuré lors d’un entretien téléphonique. Pourtant, beaucoup doutent de sa volonté de voir les accusés derrière les barreaux.

Le député du Parti démocrate du Kosovo, Adem Grabovci, en 2017. Crédit photo : Insajderi.

Je ne pense pas qu’elle soit corrompue, mais je pense que le Parquet a manqué de courage”, estime Visar Duriqi. Le journaliste regrette que Drita Hajdari n’ait présenté “aucune victime, aucun témoin, aucune autre preuve que les écoutes téléphoniques”. Ce à quoi la procureure spéciale rétorque qu’elle « n’avait pas de raison valable de convoquer qui que ce soit ». « L’accusation que j’ai rédigée se base uniquement sur les preuves matérielles”, poursuit-elle. Avant de conclure: “Ils sont très puissants, le groupe Pronto…

Seulement 5% des mises en examen aboutissent à une condamnation

L’issue de l’affaire Pronto est à l’image des autres mises en examen pour corruption. Selon le dernier rapport du Kosovo Law Institute (KLI), une ONG qui lutte pour l’accès à la justice et contre la corruption, seulement 30% des enquêtes pour corruption sont suivies de mises en examen par le Parquet spécial. Parmi ces 30%, seulement 5% des cas aboutissent à une condamnation. “Il s’agit d’amendes, de suspensions de postes mais quasiment jamais de prison”, détaille Ehat Miftaraj, directeur général du KLI. De plus, les rares condamnations ne sont “jamais à l’encontre des politiques”, regrette Ehat Miftaraj.

Selon lui, le problème ne vient pas du cadre législatif. Il le juge même « excellent ». Le directeur du Kosovo Law Institute vise plutôt le Parquet et les juges. « Je ne puis dire combien cette affaire [Pronto] a porté préjudice au système judiciaire kosovar, déplore-t-il. Le corps judiciaire n’est pas corrompu car il est très bien payé, environ 3.000 euros par mois pour un procureur. C’est beaucoup pour le Kosovo. Il faut juste que les juges fassent leur travail, ils doivent absolument trouver le courage et oublier l’héritage laissé par Eulex. »

Invité de l’émission « Debate plus » de la chaîne RTV Dukagjini, en mai 2018, l’ancien ministre de la Justice Abelard Tahiri a défendu sa politique de lutte contre la corruption. Il assurait à l’époque avoir déjà pris « un certain nombre de mesures majeures, comme l’augmentation du budget et du salaire des juges ». C’est désormais l’un des chantiers sur le bureau de la nouvelle ministre de la Justice, Albulena Haxhiu, nommée à l’occasion du tout nouveau gouvernement.

La mission Eulex en question

Selon Ehat Miftaraj, la mission européenne est à l’origine de l’échec de l’accusation dans l’affaire Pronto. Mise en place en décembre 2008, dix mois après la proclamation de l’indépendance du pays, la mission Eulex au Kosovo visait à établir un État de droit, reprenant ainsi les compétences en matière de justice, de police et de douanes auparavant gérées par les Nations unies. Pour lui, » même si au début ses intentions étaient bonnes, elle n’a pas réussi à prouver la corruption ».

Le chef par intérim d’Eulex Bernd Thranet et le président de la République du Kosovo Hashim Thaçi, en 2019. Crédit photo : Insajderi.

Les écoutes menées par Eulex sont celles qui fuiteront cinq ans plus tard dans Insadjeri, une source interne décidant de briser le silence. Ehat Miftaraj partage l’avis du journaliste sur l’échec d’Eulex, mais va plus loin : “Il y avait assez de preuves, mais les procureurs ont détruit l’enquête. L’affaire Pronto est vraiment représentative de l’échec de la mission. Eulex a assuré une impunité totale aux cadres du PDK accusés, c’était une décision politique« , dénonce-t-il.

Eulex quitte progressivement le pays, entre 2014 et 2016, laissant les affaires de corruption aux mains du Parquet kosovar. “Beaucoup d’affaires avaient désormais atteint le délai de prescription, remarque Ehat Miftaraj. Pour l’affaire Pronto, il n’était pas encore trop tard, mais la procureure n’a pas fait son travail.”

Une société profondément rongée par la corruption

Quelle que puisse être la responsabilité d’Eulex dans cette affaire, la corruption dans la région est bien antérieure à l’arrivée de l’Union européenne. Selon Qerim Ondozi de l’organisation anti-corruption Çohu, le phénomène remonte à l’époque yougoslave : “C’était considéré comme la norme de donner de l’argent aux Serbes pour pouvoir se déplacer ou conserver son commerce.

Le problème viendrait alors du fait que “les gens ici voient la corruption comme une compétence et non comme une faute”. Selon ce membre de Çohu, “personne n’est étonné que les hommes politiques soient corrompus, c’est vu comme un modus operandi comme un autre pour parvenir à ses fins.” Le dernier index sur la perception de la corruption publié par l’ONG Transparency International confirme ce sentiment. Le Kosovo y occupe la 101e place, sur 180.

Peu à peu, les citoyens kosovars s’emparent de cette question. En 2016, les révélations de l’affaire Pronto constituent le plus gros scandale de corruption que le jeune pays ait connu. Des milliers de personnes sortent alors dans les rues. “Mais pas beaucoup plus, analyse le journaliste Visar Duriqi. Ce n’est pas comme en France, les gens ont l’impression qu’ils ne feront aucune différence.

Elsa Assalit