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Smira

Retour au pays : à Smira, du neuf avec des vieux

Le village de Smira, au sud de Pristina, est le lieu de vie des nouveaux riches kosovars vivant de l’expatriation, empreints d’un sentiment d’appartenance à deux nations.

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Ce vers tiré de L’Invitation au voyage, de Baudelaire, pourrait décrire le village de Smira. Avec ses 5.000 âmes, à 50 kilomètres au sud de Pristina, cette petite commune est le lieu de résidence des nouveaux riches. Des Kosovars ayant dû quitter le pays lors de la guerre, et parfois avant, viennent s’y installer pour vivre leur retraite. Imprégnés par la culture européenne qu’ils ont connue pendant de longues années, les habitants affichent des sentiments contrastés, attachés à deux pays, et une grande fierté. 

« Avoir des maisons aussi luxueuses, avec des jardins bien entretenus et des grosses voitures, c’est notre satisfaction, notre cadeau, car avant (à l’époque de la domination serbe, NDLR) nous travaillions dur sans bénéficier d’aucune reconnaissance », analyse Tefik Salihu, banquier et journaliste, en passant devant une réplique miniature de la Maison-Blanche. Acquérir une maison de cette envergure coûte environ 50.000 euros, dans une région où les habitants profitent de la tranquillité des collines environnantes. Une aubaine pour ces expatriés relativement aisés. 

Smira
Au bout d’une allée, une réplique miniature de la Maison-Blanche. (Crédit photo : Lise Boulesteix)

Bien que très attachés à ce village dans lequel il sont rentrés finir leur vie, de nombreux anciens réfugiés avouent parfois avoir le mal du pays. « Quand je ne me sens pas bien, je saute dans un avion et hop, en un rien de temps je me retrouve en Suisse. Je me sens comme chez moi là-bas ». Shani Ferizi, 67 ans, est kosovar. En 1988, avant que la guerre éclate, il a quitté Smira pour la Suisse, où il a travaillé comme ouvrier dans la construction métallique. Parti au départ pour trois mois seulement, il y est finalement resté 27 ans. De longues années durant lesquelles il envoyait régulièrement de l’argent à ses parents et son frère restés au village, pour leur permettre de survivre. 

Aujourd’hui autonomes grâce aux différentes affaires – concessions automobiles, supermarchés, banques – montées par les expatriés, les habitants de Smira restent encore extrêmement dépendants de l’argent de la diaspora. « Le gouvernement suisse a investi dans la commune de Viti (à laquelle appartient Smira, NDLR) afin de développer notre production d’eau », explique Tefik. Né ici, il a vécu de l’intérieur l’évolution et l’embourgeoisement du village. « Après la guerre, les gens se sont sentis libérés car le pays était plus sécurisé, donc ils sont revenus pour ouvrir des business. Mais ils n’ont pas changé leurs habitudes donc nous suivons un mode de vie occidental, importé par les expatriés. Avant, tout le monde avait une vache, mais aujourd’hui l’agriculture locale se perd. » 

De moins en moins d’élèves à l’école

Modèle des relations entre les deux pays, Smira est un village propre, ordonné, bâti sur un modèle américain. Mais vieillissant et dépeuplé les trois quarts de l’année. Les jeunes générations élevées en Suisse, en Allemagne ou en France par leurs parents expatriés se sentent moins attachées à leur terre d’origine que leurs aînés, revenus au pays une fois leur carrière professionnelle achevée.

Ainsi, l’école primaire qui comptait 600 élèves en 2014 n’en compte plus que 400 et les enfants, petits-enfants, des habitants reviennent uniquement l’été et durant les fêtes de fin d’année. « Une de mes filles travaille à l’hôpital cantonal de Genève. Elle s’est mariée avec un Kosovar, lui aussi fils d’expatriés, rencontré en Suisse. Et elle est même naturalisée. Désormais, sa vie est là-bas et il n’y a aucune chance qu’elle revienne vivre ici un jour. Mais je la comprends, la vie est belle dans ce pays », confie Shani. 

Jardin Smira
Les habitants de Smira s’appliquent à entretenir leur jardin. (Crédit photo : Lise Boulesteix)

Ce retraité, qui a dû mettre fin à son activité en raison de soucis de santé, est suivi en Suisse. Propriétaire d’une grande maison à Smira avec sa femme Ajshe, une ancienne femme de ménage, Shani a également acheté un appartement à Genève. Tous les trois mois, le couple change de lieu de vie. « Lorsque je suis en Suisse, je pense au Kosovo et quand je suis dans ma maison, je pense à Genève. Je n’arrive pas à me détacher de l’un des deux pays. Je suis deux en un : deux nations dans un même corps », analyse avec humour l’ex-ouvrier. Et d’ajouter : « Mais la natalité baisse ici et je pense qu’avec le temps les jeunes arrêteront de faire construire. Je ne peux pas garantir que Smira perdurera ». 

Lise Boulesteix