/Deux ans d’attente pour un visa : les Kosovars privés de sortie

Deux ans d’attente pour un visa : les Kosovars privés de sortie

Huit ans après avoir engagé des négociations avec l’Union européenne, le Kosovo ne bénéficie toujours pas de la libéralisation du régime des visas. Ses habitants sont donc privés de la libre circulation dans l’espace Schengen.

Une file serpente devant l’ambassade allemande de Pristina. Des dizaines de Kosovars se pressent, après avoir attendu entre six mois et deux ans pour y décrocher un rendez-vous, avec à la clé un visa de tourisme ou de travail. “C’est plus calme le vendredi”, explique Nderim, un assistant administratif employé dans une des dizaines d’agences qui font face aux murs surplombés de barbelés de la représentation diplomatique. À côté de lui, une étagère ploie sous le poids d’une vingtaine d’épais classeurs rouges. “Ils sont remplis de dossiers de personnes qui attendent un visa de travail, raconte-t-il. Les personnes qui ont fait une demande en 2017 commencent tout juste à recevoir des confirmations de rendez-vous”.

Une procédure longue, complexe, et à l’issue incertaine : “il arrive souvent que les visas soient refusés, regrette Nderim. Beaucoup de personnes renoncent à prendre rendez-vous quand on leur annonce le temps d’attente.”

Si les Kosovars doivent attendre aussi longtemps pour se rendre en Allemagne, c’est parce que leur pays ne bénéficie pas de la libéralisation du régime des visas, qui permet à des états non-membres de l’espace Schengen de s’y rendre sans effectuer de démarches particulières. Les portes de l’Europe leur sont donc fermées. “Parfois, j’ai l’impression de vivre en Corée du Nord”, se désole Bledian Geci, un étudiant de l’université de Pristina. Sa frustration est d’autant plus grande que le Kosovo est le seul pays des Balkans dans cette situation. Ses voisines l’Albanie et la Serbie bénéficient, elles, d’un accord avec l’Union européenne. Leurs ressortissants peuvent donc se rendre dans l’espace Schengen pour une durée n’excédant pas 90 jours sans passer pas une ambassade.

Il n’y a en revanche que quatre pays dans le monde qui permettent aux Kosovars de s’y rendre sans visa : la Macédoine du Nord, le Monténégro, l’Albanie et la Turquie. “Mon frère est déjà allé deux fois à Istanbul. Mais c’est sa seule option, raconte Alban Zeneli, professeur de journalisme à l’université de Pristina. Il aimerait voir la tour Eiffel, Berlin. Mais il ne peut pas le faire, car obtenir un visa est compliqué. Et cela coûte cher.”

En effet, avec un salaire moyen de 478 euros, c’est autant la complexité des démarches pour se rendre à l’étranger que les coûts une fois sur place qui découragent les kosovars de voyager. “C’est regrettable que l’Union européenne mette un pays comme le Kosovo – et toute sa jeunesse – à l’écart”, dénonce Bledian Geci. Le prix à payer pour faire une demande de visa est également un frein. Les 75 euros demandés pour un visa longue durée équivalent à la moitié du salaire minimum pour les Kosovars de moins de 35 ans, fixé à 130 euros.

Une attente interminable

Cela fait pourtant huit ans que la question de la libéralisation du régime des visas pour le Kosovo est discutée au sein des institutions européennes. En 2012, la Commission européenne a détaillé ses conditions pour permettre aux Kosovars de voyager librement dans l’espace Schengen : “le gouvernement kosovar doit opérer des réformes substantielles dans plusieurs domaines prioritaires tels que la sécurité des documents de voyage, la gestion des frontières, des flux migratoires et de l’asile, l’ordre public et la sécurité”. “L’octroi aux citoyens kosovars du privilège de pouvoir se déplacer sans visa, et le moment où ils l’obtiendront, dépendent entièrement des efforts soutenus déployés par le gouvernement du Kosovo pour mettre en œuvre les réformes dans le domaine de l’État de droit et des progrès concrets réalisés sur le terrain”, ajoute la commissaire européenne aux affaires intérieures Cecilia Malmström.

Depuis, en 2018, la Commission a annoncé que “le Kosovo remplit tous les critères requis pour la libéralisation du régime des visas”. Elle “invite donc le Parlement européen et le Conseil à progresser vers l’adoption de sa proposition”. Mais cette dernière n’est pas adoptée, en raison notamment de l’opposition des cinq membres de l’Union européenne qui ne reconnaissent pas l’existence de Kosovo, dont l’Espagne. “Nous remplissons tous les critères pour la libéralisation des visas. Mais l’Europe les change à chaque fois! Je ne sais pas ce qu’ils veulent de plus”, tempête Alban Zeneli. Le professeur a souvent été empêché de participer à des conférences à l’étranger à cause des démarches à effectuer. “Si je veux participer à un colloque universitaire à l’étranger, je dois le prévoir deux ans à l’avance. Monter le dossier peut prendre plusieurs mois, et la réponse des ambassades met très longtemps à arriver”, regrette-t-il.

Un désespoir qui durera jusqu’à ce que l’Europe accorde au Kosovars la liberté d’y circuler librement. D’autant plus que les délais ne font qu’augmenter, puisque les ambassades, débordées, voient s’empiler les demandes de visas à traiter. Derrière son bureau en face de l’ambassade allemande, Nderim acquiesce : “cela prenait moins de temps avant. En 2015, il fallait attendre un an pour obtenir un rendez-vous pour un visa de travail. Bientôt, il en faudra plus de trois!”

Samuel Kahn